Bio/contact

10985269_421691521323443_6627635596664761066_n       contact : julie.verin@gmail.com

 


 

Diplomée d’un DNAP Art à l’EBABX (Beaux-arts de Bordeaux) puis d’un DNSEP Design visuel à l’ESAD Orléans avec les félicitations du jury en 2011, ma pratique artistique évolue entre dessin, écriture, édition, installation, photographie/vidéo et lectures performatives.

Plans géométraux, partitions, cartographies, planches encyclopédiques, atlas, légendes, symboles logotypes, cariotypes, cartouches descriptifs, photographies anciennes, sont autant de documents et outils graphiques dont je m’inspire ou que j’utilise directement dans mes recherches. Ceux-ci m’intéressent pour la façon dont ils codifient le monde par des représentations précises dans le but de garder en mémoire un territoire mouvant et changeant. Ils m’amènent à des questionnements actuels sur le fragment et son histoire : la transmission et ses lacunes, le sens qui se perd et/ou se déforme, sa disparition dans le temps, le signe enfoui comme trace archéologique, la preuve détériorée, les mutations de regards et de pensées ou autrement dit la transformation certaine du langage avec ses mystères et toute sa part d’imaginaire et de fiction.


 

« LE MONDE N’EST PAS UN OBJET DONT JE POSSÈDE PAR DEVERS MOI LA LOI DE CONSTITUTION, IL EST LE MILIEU NATUREL ET LE CHAMP DE TOUTES MES PENSÉES ET DE TOUTES MES PERCEPTIONS EXPLICITES »

Maurice Merleau-Ponty,

Phénoménologie de la perception, 1945

 


 

Extrait du texte Action drawings de Jérôme Diacre dans la Revue Laura n°21, Mai 2017

Points, signes, plans

Les dessins en grand format de Julie Verin sont composés de points et de traits, de hachures nerveuses et régulières, de mots et de petites architectures dessinées. Ces compositions produisent à la fois une carte utopique, mentale et une sorte d’explosion dynamique d’éléments organiques et architecturaux. Ses «cartes» ressemblent en effet à une série de petites inflammations, dessinées en noir à la mine de plomb, dont on sent l’esprit mescalinien d’Henri Michaux. «Lancées vivement en saccades, dans et en travers de la page, les phrases interrompues, aux syllabes volantes, effilochées, tiraillées, fonçaient, tombaient, mouraient, leurs loques revivaient, repartaient, filaient, éclataient à nouveaux. Leurs lettres s’achevaient en fumée ou disparaissaient en zigzags.» Une pratique du dessin dynamique, énergique, sans cesse en mouvement définit l’oeuvre de Julie Verin. Mais ce sont aussi un ensemble de signes, de fragments. Son travail de diplôme aux Beaux-Arts était clairement sémiologique : la question du fragment y était traité comme «vitesse», «oubli», «accident», précisément les formes génétiques de mondes nouveaux et d’identités nouvelles. C’est une expérience du regard qui se disperse, compose et recompose sur des restes («brisures») qu’un imaginaire audacieux s’oblige à reprendre et harmoniser.

 


 

Un fragment, par définition, est la partie d’une chose qui a été brisée. Il comprend par là même un ensemble de morceaux qui font partis d’un tout qui n’existe plus. Ils sont dans l’impossibilité de se reconstituer. Le fragment est une perte de l’ensemble et, à la
fois, une unité perdue. Cette citation de Baudelaire est une illustration représentative de ce propos :
« Enlevez une vertèbre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en de nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister à part. »
Baudelaire accepte le non sens et définit le sens donné ici, en l’occurence à la colonne, comme « fantaisiste » – au sens grec du terme phantasia qui signifie « illusion ». La colonne existe et se reconnait parce que nous la nommons mais elle n’en existe pas
moins en étant totalement divisée, séparée de ce qu’elle est et cela est un fait. Elle devient abstraite et cette abstraction n’en est pas moins réelle. Cette vision amène à une réflexion contradictoire et complexe qui se situe entre les traces de l’ensemble que le
fragment porte en lui et sa pure et irréductible séparation de son tout.
Lorsqu’une chose se brise, la chute accidentelle qui provoque l’éclatement est inévitable. Le fragment, par nature, est une fatalité. Il est ce qui reste quand l’ensemble a été perdu.

Ainsi, il est important de faire la différence entre une partie de quelque chose et le fragment. Une partie possède une structure, un sens et une fonction au sein de celle-ci. Elle est divisée consciemment. Le fragment, au contraire, a perdu toute structure car celle-ci a explosé en des bribes de morceaux qui font qu’il a perdu tout ce qui le signifiait. Nous sommes dans l’incapacité de le nommer et d’en connaitre l’origine. Il ne peut plus s’intégrer dans ce qu’il était. Toutes les perspectives qui le constituaient ont été écrasées. Il représente la place de l’aléatoire dans ce qui est déterminé et, de ce fait, devient l’échec d’une logique donnée. Un fragment désigne quelque chose de péjoratif puisqu’ il est imparfait. L’imperfection est dérangeante. Il n’a plus de sens, ne sert plus à rien mais la trace qu’il garde de son passé le rend mystérieux. Il intrigue, éveille l’imagination et devient précieux. Le fragment peut aussi bien apparaitre comme un déchet qu’un objet précieux et rare. Lorsqu’il devient un déchet, il tombe dans l’oubli. Lorsqu’il devient précieux, il est source d’admiration et prend un sens nouveau.

Un fragment devient sacré ou profane selon le sens ou le non sens qu’on lui accorde mais existe malgré notre volonté. Il est le fruit du hasard, instable par nature. Ainsi, notre conception du hasard, la façon dont on le perçoit dans notre société agit sur notre regard et indubitablement sur notre perception du fragment.
La fragmentation du réel est l’action d’un accident permanent qui agit sur la réalité. Cette réalité, définie par Clément Rosset comme idiote au sens de sa traduction grecque – idiotès – qui signifie d’abord simple, particulier, unique, et que l’on éclate à chaque instant en des milliers de doubles, simulacres et fantasmes d’un réel que le regard ne pourra jamais saisir dans tout ce qui existe.